Critique de «Poèmes sans titre de transport», par Marilyse Leroux

Olivier Cousin : « Poèmes sans titre de transport »

par Marilyse Leroux

Les poètes, c’est bien connu, aiment les bancs publics, les amoureux aussi. De toute façon, ce sont les mêmes. Celui de première de couverture, solitaire dans son parc glacé (ou pas), est une invite à s’asseoir pour observer la ville, un sourire ou une interrogation au coin de la bouche.

« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », disait l’un, « trouver de la poésie dans un guidon de vélo », disait l’autre qui savait de quoi il parlait… (À ce propos, on pourra lire aussi d’Olivier Cousin, adepte de la petite reine, Les riches heures du cycliste ordinaire paru aux éditions Gros Textes, 2017.) La poésie est partout et surtout dans le regard que l’on pose sur les choses, n’est-il pas ? Et pourquoi pas sur le mobilier urbain, lampadaires, horodateurs, giratoires, palissades, containers et autres sanisettes ? Si l’ambition poétique peut paraître ici plus modeste que chez Isidore Ducasse, la « rencontre » n’en est pas moins suffisamment décalée pour nous amuser, nous questionner, nous émouvoir.

Le poète aime jouer sur les mots, leurs teintes, leurs crissements, leur air de famille, les calembours parfois mais aussi sur les émotions vraies partagées par tout un chacun, habitant des villes comme des campagnes. À la différence des trajectoires et des croisements monotones et contraints, les mots d’Olivier Cousin se télescopent librement sur les lignes pour « bousculer leurs habitudes » et les nôtres en même temps qui ne savons pas regarder plus loin que le bout de nos orteils, ni entendre plus loin que le bout de nos oreilles, les « symphonies de la finance » ou le « quant-à-soi silencieux » des passants et voyageurs, nos semblables. Pas toujours facile de s’accorder aux « vies vagabondes / en vibration ».

Rassurons-vous, au-delà des derniers feux tricolores qui nous font perdre nos chaussettes, notre ticket reste toujours valable et même le poète nous en donne d’autres, neuf en tout, presque un carnet. Le dixième, chacun pourra se l’inventer pour poursuivre le voyage. Des poétickets, ça s’appelle, un mot en provenance de Brest (cherchez, vous trouverez). Un exemple ? « Crissement des lumières et des freins / Convoi décasyllabique en approche », dix rames, quoi.
Vos poétickets en poche (celle du cœur), vous pourrez prendre le train et même le métropolitain, « voies A à Z » dans toute la France, mais aussi de Paris, à London (leTube, vous vous souvenez ?). Vous aurez alors tout loisir de réfléchir à cette « réussite d’urbanité ramifiée » que jalousent (ou pas) nos autres villes et villages.

N’oubliez pas en passant par la capitale d’adresser une pensée émue à Fulgence Bienvenue, si si, vous savez, celui qui porte bien son nom dans la grande gare aux faïences blanches et bleues ! Vous êtes un fondu d’Histoire ? Vous bénirez l’éventration des rues, leurs strates archéologiques dans lesquelles on lit à livre ouvert. Plus mystique, vous serez sensible à la « litanie » des « saints » qui bénissent votre parcours. Si vous êtes doué pour le calcul « pharaonique » − ou la peine des hommes − vous sous pencherez sur l’équation différentielle « trémies de déblais » / nombre et longueur des wagons / taille des pioches, capacité des pelles et autres hydres foreuses. Il y a de quoi faire. Ou alors vous compterez le nombre de « rivets ternis » et de « traverses créosotées » au-dessus du ballast. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus, reportez-vous au dico ou au Big réseau, c’est plus sûr.

Un quatrain de Verlaine au fond du wagon pour rappellera un petit banc bien sympa (voir plus haut), à moins que votre œil innocemment égaré sur une hôtesse de l’air, sourire et uniforme en « coin de ce bleu », vous fasse regretter d’autres lignes autrement plus célestes mais autrement plus turbulentes. Bref, vous serez paré pour un « Glasgow Bilbao Toronto », rimes en rame, où, songeur devant les usagers âgés (ou pas) en transit, vous vous poserez cette question existentielle : « Combien de poètes sont entrés / dans le métro en même temps que moi ? » Alors, ticket orange en main, vous pourrez répondre à Olivier Cousin : « plus un ».

Texte publié dans la revue Textures