Le roi Stevan, mendiant et prophète

Jean-Marie Guilloux

En Bretagne au XVIIIe siècle, chaque mendiant avait ses habitudes, ses villages et ses familles, qui l’accueillaient en échange des nouvelles qu’il apportait et des contes qu’il ne manquait pas de dire le soir à la veillée.

L’un de ces mendiants, surnommé le Roi Stevan, possédait le don de prédire l’avenir. Non seulement savait-il à l’avance le temps du lendemain et devinait-il la mort prochaine d’un enfant, mais il prévoyait aussi des évènements très extraordinaires, dont certains ne se réalisèrent qu’un siècle plus tard : l’arrivée du chemin de fer, la construction du pont d’Auray ou l’instruction obligatoire des enfants. Certaines de ses prophéties annonçaient même des évènements apocalyptiques.

En 1891, l’abbé Jean-Marie Guilloux (1848-1900) a collecté les prophéties faites un siècle plus tôt par le roi Stevan, un personnage mystérieux dont le souvenir est, aujourd’hui encore, bien vivant dans le pays de Vannes.

 

Parution: février 2021

  • Stéphane Batigne éditeur, 2021
  • 112 pages
  • 10 x 15 cm
  • ISBN : 979-10-90887-85-5

Extrait

Dans ses pérégrinations à travers le pays, il lui arrivait assez souvent d’annoncer, dès le commencement de l’année, pour chaque paroisse, le nombre des personnes qui viendraient à y mourir pendant l’année entière. Il donnait le chiffre en bloc et ne nommait pas les personnes. On ignore s’il avait le pouvoir de le faire ; peut-être aussi ne le voulait-il pas, pour éviter de jeter la consternation dans les familles.
Il a pourtant prédit la mort de quelques-uns en particulier, comme le témoignent les histoires suivantes.
Un fermier de Guernevé-Hilary (Plumergat) semait du chanvre dans un champ. ­Julienne Rouzic, sa nièce, l’aidait dans ce travail, lorsque le mendiant vint à passer :
« Ne me conterez-vous rien aujourd’hui, Stevan ?
— Non dâ !
— Allons ! Une petite histoire !
— Puisque vous y tenez, je vous dirai qu’avant peu la plus belle plante de votre champ sèchera. »
Le paysan jette un coup d’œil sur ses pommiers ; tous étaient jeunes et vigoureux, déjà en fleurs. « Nous verrons, nous verrons bien », fit-il en souriant. Lors de la récolte, le mendiant passe de nouveau ; le fermier lui montre ses arbres chargés de fruits.
« Cette fois du moins, bonhomme, vous en avez menti.
— Je ne vois plus à votre côté, réplique Stevan, votre jeune nièce. Qu’est-elle devenue ?
— Hélas ! Elle est morte.
— Eh bien ! Eh bien ! s’écrie le mendiant. N’était-elle pas la plus belle des plantes qui, au moment où je vous parlais, ornaient votre champ ? »